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Claire Baldeck et Marianne Franclet sont diplômées d’un DNSEP Design de l’Ecole Nationale Supérieure d’Art et Design de Nancy, respectivement en 2015 et 2017. Depuis 2017 avec Shore.oo, elles visent à prendre soin par le design, en améliorant l’environnement et l’expérience des patients et professionnels de santé.

Entretien mené par Doriane Spiteri.

Quelles sont les raisons de votre orientation vers le design et quelle en est votre conception ?

C’est l’aspect à la fois conceptuel et pragmatique qui nous a attiré dans cette discipline. Une approche concrète et in situ qui nous permet d’approcher des contextes complètement inconnus et très différents, tels qu’une entreprise, une maison d’accueil spécialisée, un lieu culturel, etc. Contrairement à Marianne qui était déjà très décidée en entrant à l’Ecole, Claire hésitait presque davantage entre Art et Communication. Finalement, on perçoit assez peu ce que peut être le design, on ne saisit pas tout ce qu’il peut revêtir avant de commencer.
En provenant d’une Ecole d’Art et de Design, nous n’avons pas une formation en design industriel. A l’Ecole, on a l’occasion de développer des projets dans des contextes très variés : travailler sur la scénographie d’une pièce de théâtre ou avec le CIAV de Meisenthal autour d’objets en verre, etc. Lors de nos études, nous avons toutes les deux travailler sur un projet avec une Maison d’accueil spécialisée qui accueille des personnes atteintes de la maladie neurodégénérative héréditaire de Huntington. Il s’agissait alors de s’immerger dans une situation, d’observer les caractéristiques et les problématiques propres à ce contexte et la manière dont on peut apporter des solutions en tant que designers, en termes de gestuelle, de relationnel… C’est la manière dont nous concevons le design et c’est aussi la ligne directrice de l’ENSAD Nancy orientée design du care, une éthique basée sur les particularités du terrain, une prise en compte globale des situations. Un designer a une approche systémique et contextuelle du terrain. Son rôle est de matérialiser les situations, à travers des services, des objets, des espaces, pour articuler des usages, de nouvelles fonctionnalités. De notre côté, nous ne sommes pas des designeuses d’objet, d’espace ou de service, les lignes bougent en fonction du contexte que l’on investit.

Comment vous êtes-vous rencontrées et comment a débuté votre collaboration ? Quel est l’avantage de travailler ensemble ? 

Nous nous étions déjà croisées à l’Ecole même si nous n’étions pas dans les mêmes promotions et nous avons fait connaissance lors du projet avec la Maison d’Accueil de Cuvry puis nous sommes retrouvées à Shanghai, lorsque Marianne était à l’Ecole Offshore en échange et que Claire y était en post-diplôme. Nous avons vraiment commencé à envisager de travailler ensemble à notre retour et la collaboration a pris forme dans le cadre du projet de diplôme de Marianne. Nous avons ensuite été accueillies dans l’incubateur Stand Up Artem ce qui a lancé le projet Shore.oo pour poursuivre des projets dans le champ du care et du médico-social. Si nous avons les mêmes formations, nous avons des manières assez différentes de travailler. Claire travaille davantage sur le volume et l’objet et se concentre sur les détails alors que Marianne a une approche plus globale du contexte et est plus à l’aise avec la 2D. La communication entre nous est très fluide et nous envisageons toujours la finalité des projets de la même manière. Le fait d’être deux nous permet de mener des projets assez ambitieux et lourds à porter. Marianne s’occupe plus de l’administration et Claire répond davantage aux mails. Nous procédons par habitudes et affinités sans rôles prédéterminés. Parfois, il nous faudrait une tierce personne pour l’aspect commercial.

Quel est le régime de Shore.oo, êtes-vous en entreprises individuelles ou en société ?

Nous sommes chacune en auto-entreprise depuis 2017. Nous avons choisi de procéder de cette manière parce que nous avions besoin de facturer et d’avoir un numéro de Siret rapidement, sans que notre projet ne soit encore abouti et précis. De plus, la comptabilité est simple, le fait que les charges soient basées sur le chiffre d’affaires et non sur les bénéfices nous convenait car nous proposons essentiellement de la prestation intellectuelle (ce qui pourrait être amené à changer), et nous bénéficions de l’accre. Nous aurions pu également nous inscrire à la maison des artistes, mais les designers n’entrant pas bien dans les clous, nous avons préféré attendre.
Depuis que nous avons commencé, nous continuons d’étudier la possibilité de créer un statut commun, pour éviter d’émettre deux factures à nos deux noms aux clients, pour l’image, pouvoir éventuellement se salarier, etc., mais nous n’avons pas encore tout à fait cerné ce que nous voulons.

Protégez-vous vos créations à l’INPI ?  
Nous n’avons pas déposé de dessins et modèles, le type de projets que nous avons mené jusqu’à présent ne s’y prêtant pas. Nous envisageons pour le moment seulement de déposer prochainement des enveloppes Soleau pour les jeux pédagogiques, mais dans la mesure où ils ont été exposés et photographiés avec des traces, peu distribués, nous sommes un peu protégées et cela nous laisse du temps pour affiner la conception et préparer le dossier.  

En 2017/2019, vous avez donc intégré l’incubateur Stand Up Artem de l’ENSAD, ICN Business et Mines Nancy, puis en 2019 l’incubateur Fluxus DRAC Grand Est. En 2020, vous êtes lauréates du prix Oh my Goethe ! porté par le Goethe Institut et la Métropole du Grand Nancy. Qu’est-ce que ces différents prix et accompagnements vous ont apporté ?

Concernant Stand Up Artem, il s’agissait d’une aide financière avec une bourse de 550€ par mois pour le projet, la disposition d’un local, des ressources du campus et d’un réseau. En deux ans, nous avons vraiment pu prendre le temps d’expérimenter, de débuter des projets, d’affiner notre proposition. Cela nous a offert un certain confort pour débuter notre activité et des opportunités très précieuses pour mener des projets sans passer par le démarchage. Nous avions également la possibilité d’être toujours en contact avec les enseignants, d’avoir leurs avis, leurs conseils sur les devis, la facturation, etc. Nous avions un peu peur après le diplôme et intégrer ce genre de structure apporte beaucoup. L’incubateur Fluxus est un dispositif qui se déroule sur un an et qui consiste en des formations collectives – marketing, aspects juridiques, comptabilité, communication, etc. – et une bourse à la fin de l’incubation.
Cette année, nous sommes donc accueillies dans le laboratoire du Goethe Institut avec lequel nous avons accès à un très grand bureau et une bourse de 10000 euros pour développer le projet.

Être accompagnées depuis le début, nous a permis de déclencher des partenariats et d’acquérir une visibilité sur nos projets. Nous avons par exemple rencontré, lors de l’incubateur Fluxus, la Maison de l’eau et de la rivière du Parc naturel régional des Vosges du Nord, avec lequel nous développons actuellement un projet de boite à outils à destination d’un club nature pour des adultes handicapés.

Vous concevez des objets mais aussi des événements dans le milieu du soin. Comment se déroulent vos prestations et quel est votre protocole de travail ?

Nous avons une première phase où nous rencontrons les commanditaires et où l’on visite les lieux. Lorsque la prestation est engagée, nous observons le terrain et rencontrons les usagers : soignants, personnel, résidents, patients. Ensuite, nous mettons en place des phases de tests et à partir des observations, nous émettons des premières hypothèses de projets. Parfois ce sont seulement des préconisations comme « Ouvrir les volets à telle heure » par exemple. Ensuite viennent les premières maquettes, les tests en situation que l’on essaie de réaliser avec les usagers lors d’ateliers. Après un travail plus avancé de recherches plastiques, d’images de synthèses, de mises en plan, on passe à la recherche de fournisseurs, la budgétisation, le suivi de fabrication et de mise en place. Ces étapes sont plus ou moins courtes en fonction des prestations et de la finalité du projet.

En général, on se présente aux usagers en leur expliquant ce que l’on fait grâce à des exemples concrets : mobilier, ambiance lumineuse, etc. Le design est encore très peu connu dans ces milieux-là, donc lorsqu’ils disent que nous sommes artistes, on ne démentit pas. Par la suite lors des ateliers, quand ils sont amenés à concevoir des objets avec nous, nous leur expliquons ce qu’est le design de manière plus détaillée. Les commanditaires ont parfois des idées bien précises de ce qu’ils souhaitent et nous voient comme des architectes d’intérieur. Il faut réussir à se défaire de cette image rapidement pour ne pas s’embarquer dans un projet qui ne nous convient pas, sans prendre en compte les besoins que nous avons observés.

Quelles sont vos réalités financières aujourd’hui ? Votre travail au sein de Shore.oo est-elle votre seule activité professionnelle ?

Nous sommes toutes les deux au RSA, ce qui nous donne la possibilité de nous concentrer pleinement sur Shore.oo sans avoir de travail alimentaire. Le RSA permet de compléter les mois où nous n’avons pas de revenus suffisants. Nous ne perdons pas espoir d’avoir une situation financière plus stable.
Quand le projet Shore.oo a commencé, Marianne n’avait pas encore 25 ans et donc n’avait pas le droit au RSA. Elle a fait un service civique à temps partiel pendant 9 mois, qui se trouvait être en cohérence avec nos projets puisqu’il s’agissait de réaliser un jardin sensoriel au sein d’une Maison spécialisée. Le fait d’avoir un travail à côté fonctionnait parce que nous étions deux, que Marianne pouvait choisir ses jours de présence et que c’était le début de notre activité. Cela est plus compliqué maintenant que nous avons plus de projets.
Cette année, nous avons trois, peut être quatre, gros projets à mener. Nous avons assez peu de prestations courtes, en général les projets s’étendent sur environ 6 mois. Pour s’assurer une stabilité financière, nous envisageons de plus en plus de développer des projets plus courts, en en réactivant certains par exemple. Au fur et à mesure, nous constatons des mêmes besoins à certains endroits, donc ce serait tout à fait possible.

Quels sont vos projets à venir et comment envisagez-vous l’avenir pour Shore.oo ?

A court terme, nous avons le projet de boite à outils autour des 5 sens pour le club nature de la Maison de l’eau et de la rivière du parc naturel régional des Vosges du Nord. Nous travaillons également avec l’association Racines Carrées qui développe l’agriculture urbaine à Nancy et qui nous a commandé un jeu pour identifier les familles botaniques. Nous allons probablement commencer avec un projet de parcours sensoriel en partenariat avec un paysagiste pour un EHPAD à Nancy.
Dans le cadre du Goethe Institut, nous allons prochainement visiter des structures innovantes dans le champ médico-social et sanitaire en Allemagne pour voir ce qui se fait dans le domaine de la culture du soin et poser les bases d’un futur partenariat.

L’année prochaine, nous allons emménager nos bureaux à l’Octroi Nancy, une nouvelle pépinière qui accueille des entrepreneurs et des artistes pendant un an renouvelable. Jusqu’à présent, ça a été très confortable d’avoir des bureaux sans payer de loyer, c’est un véritable soutien pour les premières années d’activité.

Plus d’informations :

www.shoreoo.com