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Premices & co

« En tant que designer, on peut toujours créer de nouvelles formes, continuer à être dans une nouveauté, une innovation, une contemporanéité, sans forcément consommer trop de matières nouvelles »

Premices and co est une agence parisienne de design et d’architecture intérieure spécialisée en économie circulaire. C’est sur les bancs de l’École Boulle que ces trois fondateurs, Camille Chardayre, Amandine Langlois et Jérémie Triaire, se sont rencontrés. Très tôt dans leur parcours, ils ont inscrit dans l’ADN de leur collectif les questions de réemploi, de récupération et d’éco-responsabilité, devenues essentielles dans le design actuel. 

Propos recueillis par Alexandrine Dhainaut.

Alexandrine Dhainaut – Comment l’histoire de Premices a commencé ? 
Amandine Langlois – Premices existe depuis sept ans en tant qu’entreprise. Nous nous sommes rencontrés pendant nos études en architecture intérieure à l’École Boulle [école supérieure des arts appliqués et lycée des métiers d’art, de l’architecture intérieure et du design, Paris, 12e, ndlr]. Nous avons d’abord formé un collectif en 2013, car nous avions envie de travailler ensemble, réunis par une même sensibilité, un même regard sur l’existant, le déjà-là, sur la façon dont on peut tirer parti de la richesse des lieux que l’on investit en tant que designers. 

Comment s’est passée l’entrée dans la vie active pour vous ? Concrètement, comment on s’y prend pour trouver des projets et une économie après le diplôme ?
Après l’obtention de nos diplômes en 2011, nous avons connu une période de stages, puis de travail en free-lance pour certains d’entre nous. Camille et moi avons poursuivi un post-diplôme en design. À la suite de quoi, le collectif a intégré un incubateur aux Ateliers de Paris pendant deux ans. Nous avons d’abord commencé avec un seul client. Puis les choses se sont ensuite enchaînées lentement. Nous avons connu de petits projets pas très bien payés, et de fil en aiguille, l’économie s’est construite dans le temps. Je dirais que nous avons mis à peu près deux ans à retirer des revenus significatifs de notre activité. L’incubateur nous a énormément aidés dans le développement de notre projet. Nous avons occupé un espace de travail et bénéficié d’un accompagnement sur des sujets aussi variés que le business ou la partie comptable. Cela nous a permis de comprendre ce qu’était une entreprise, comment la structurer et la gérer, chose que nous n’avions pas apprise à l’école. Nous avons également côtoyé d’autres gens qui avaient les mêmes expériences et les mêmes questions. En somme, l’incubation nous a permis de créer un réseau de jeunes professionnel.le.s avec qui on collabore toujours. Dans ce métier, les revenus sont souvent assez aléatoires mais la base essentielle est d’avoir une bonne visibilité, un site Internet que l’on peut nourrir et à travers lequel communiquer. Et surtout un réseau. 

Quand la question de l’éco-responsabilité est-elle devenue une de vos préoccupations principales ?
Le post-diplôme a été un déclencheur, dès lors que nous avons voulu travailler la matière, après avoir majoritairement travaillé sur des maquettes et des projets « pour de faux » tout au long de nos études en architecture intérieure. Lorsqu’il s’est agi de toucher la matière, nous nous sommes fixés la règle d’utiliser un matériau issu du recyclage, qui nous semblait facile à travailler et nécessitait peu de moyens. Puis, pendant les deux années aux Ateliers de Paris s’est vraiment précisée la volonté d’affirmer une dimension écologique, notamment autour des questions de recyclage et de réemploi. Mais nous ne le revendiquions par comme tel au début. Pour nous, il s’agissait davantage d’une sensibilité personnelle, mais pas aussi affirmée qu’aujourd’hui.

Dans le discours de vos enseignants, cette notion d’éco-responsabilité affleurait-elle ? 
Non, on ne peut pas dire que cette réflexion sur l’écologie était abordée en architecture d’intérieur à l’École Boulle. Nous n’avons jamais eu de formation sur ces questions. Alors que du côté du design produit, la problématique était davantage d’actualité. 

Quel a été votre premier geste écoresponsable dans le design ou l’architecture ?
Pierreplume, l’un des projets les plus significatifs de notre démarche écoresponsable. Il s’agit d’un matériau acoustique conçu lors de notre post-diplôme en 2012, composé de textile recyclé à partir de vêtements usagés ou de chutes de productions textiles tels que les matelas ou les tapis, que l’on assemble pour obtenir une sorte de carrelage textile que l’on colle au mur et qui absorbe le son. En creusant le sujet du recyclage textile, nous avons pu analyser le circuit de collecte de vêtements usagés, et prendre conscience du nombre de vêtements gaspillés chaque année. Même si le point de départ n’était pas forcément le recyclage, nous nous sommes plongés dans le sujet auquel nous avons été très sensibles. Pierreplume nous a clairement fait basculer dans l’univers du recyclage. Son titre renvoie à l’esthétique chinée et aléatoire que peut générer le recyclage, pour évoquer le minéral, l’imperfection de la pierre. Par la suite, nous avons mis en place les Ateliers Chutes libres, conçus dans les deux premières années de notre incubation, entre 2014 et 2015, et qui a encore plus approfondi cet aspect de récupération. Ce second projet s’est fait en parallèle d’une exposition sur le réemploi en architecture au Pavillon de l’Arsenal à Paris qui s’appelait « Matière grise ». Nous y avons animé des ateliers et créé ce concept qui consiste à réemployer des chutes de scénographie que l’on met à disposition du public pour qu’il puisse fabriquer ses propres meubles. Au départ, les Ateliers Chutes libres ont pris place dans les musées. Aujourd’hui, ils se font au Viaduc des arts à Paris, dans notre atelier fixe qui nous permet de récupérer et stocker du bois. 

La vague du Do it yourself a dû contribuer au succès de vos Ateliers, non ? 
Oui, de plus en plus. Et cela marche de mieux en mieux depuis que nous avons un atelier fixe, car nous répondons à une problématique parisienne : rares sont celles et ceux qui ont un lieu pour bricoler. De plus, il existe aujourd’hui un vrai plaisir des gens à faire par eux-mêmes. Nous avons pu constater le succès des cartes cadeaux de participation à nos ateliers pendant la période de Noël. Plutôt que d’acheter un énième objet de consommation ou gaspiller encore de la matière, les gens préfèrent offrir du temps pour construire des petits meubles sur mesure à partir de bois collectés. Ajouté à cela, la notion de circuit court, car nous ne collectons que dans un rayon d’environ 20 km autour de nous. Les chutes que nous utilisons sont essentiellement issues du démontage de scénographies d’expositions muséographiques, de décors de théâtres parisiens, de l’événementiel et ponctuellement, des chutes issues des productions des ébénistes du quartier.

Dans un contexte d’appauvrissement des ressources et des matières premières, la question de la (sur)production de nouveaux objets est un sujet central et épineux dans le design, non ? On continue à créer de nouveaux objets, des nouveaux besoins, qui changent en fonction des modes. Quand on est architectes et designers, comment on règle le dilemme entre le besoin réel et le superflu ? 
C’est une bonne question. Dans notre démarche d’architectes et de designers, il s’agit toujours de valoriser le déjà-là. Ce qui nécessite de passer pas mal de temps à regarder afin de comprendre ce sur quoi s’appuyer pour faire un nouveau projet. De manière radicale, on pourrait très bien ne rien faire et estimer qu’il ne s’agit que de la décoration. Sauf que l’esthétique appartient à la culture selon nous. C’est notre cœur de métier de faire évoluer des ambiances et de les mettre en scène. Au lieu de ne rien faire, nous nous appuyons sur des opportunités existantes pour créer des transformations qui vont être le moins impactantes possible en termes de matières. Nous venons de finir l’accueil de la mairie Paris Centre qui réunit les trois arrondissements du centre de la capitale. Pour ce faire, nous nous sommes appuyés sur les façades de l’ancien tribunal de la mairie du troisième qui était déjà présentes sur place pour repenser les comptoirs d’accueil. Plutôt que de penser un projet qui n’a aucun lien avec l’environnement et venir surajouter une nouvelle idée, un nouveau produit, on opte au maximum pour des choses recyclées. Du côté du design, nous travaillons actuellement avec Airbus autour de leur projet A Piece of Sky, une gamme d’objets de décoration issus de la récupération d’avions démantelés, pour qui nous avons dessiné une série de luminaires. Il s’agit de bielles d’avion dans laquelle nous avons inséré un système lumineux. Le résultat final est obtenu avec très peu de gestes : les bielles sont découpées en deux et simplement laquées avec une certaine couleur. Il n’y a donc presque pas d’ajout de matière. En tant que designer, on peut toujours créer de nouvelles formes, continuer à être dans une nouveauté, une innovation, une contemporanéité, sans forcément consommer trop de matières nouvelles.

On a souvent associé les objets obtenus à partir de récupération de matériaux à une esthétique un peu cheap ou bric-à-brac. Vous n’êtes pas du tout dans ce créneau formel…
Non, absolument pas. Nous ne sommes pas dans une « esthétique du recyclage ou du remploi ». Si recyclage et réemploi il y a chez nous, il ne se voit pas si nous ne le précisons pas. Nous essayons toujours d’être dans l’élégance.

Est-ce qu’on vous sollicite spécifiquement pour l’éthique que vous véhiculez ? L’éco-responsabilité est-elle porteuse en termes d’opportunités professionnelles ?
De plus en plus. Au début, lorsque nous avons créé Premices, nous ne collaborions pas spécialement sur des projets pour ces raisons mais aujourd’hui on sent de plus en plus qu’une majorité de commanditaires cherchent une approche comme la nôtre. De notre point de vue, c’est un vrai atout. C’est grâce à notre spécialité sur des questions de réemploi et de recyclage et notre bonne insertion dans les réseaux d’économie circulaire à Paris, qu’Airbus est venu nous voir avec son projet A Piece of Sky

Chez vos commanditaires, sentez-vous plutôt une tendance sur laquelle certaines marques ou villes veulent surfer ou une vraie prise de conscience ?
On rencontre les deux cas de figure. Mais il est incontestable que cela devient un sujet important et incontournable dans tous les cas. Dans le cadre des Ateliers Chutes libres, nous organisons des événements du type team building, et l’on constate que les entreprises sont de plus en plus sensibles aux activités écoresponsables. Au même titre que la société entière est en transition, plus ou moins rapidement, nous ressentons ce virage à l’échelle de nos projets. 

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