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Antarctic village – No borders, 2007. Ephemeral installation across the Antarctic Peninsula Courtesy : Lucy + Jorge Orta . Photo : Thierry Bal © Adagp, Paris, 2020

Respectivement originaires du Royaume Uni et d’Argentine, Lucy + Jorge Orta explorent, depuis la création du Studio Orta en 1992, des sujets sociaux et écologiques à travers une foisonnante oeuvre et une grande diversité de médium.  Leur démarche artistique fait preuve d’un grand engagement nourri par l’actualité. En 2007, ils reçoivent pour leur excellence artistique et leur message environnemental, le Green Leaf Award par le Programme Environnemental des Nations Unies en partenariat avec le Natural World Museum, au Nobel Peace Center d’Oslo.

Entretien mené par Doriane Spiteri.

Comment le choix de créer une œuvre collective s’est imposé à vous et de quelle manière vos études différentes (Stylisme pour Lucy Orta, Beaux-Arts et Architecture pour Jorge Orta) ont nourri votre pratique artistique ?
Nous travaillons collectivement et vivons ensemble depuis 1992, partageant constamment nos idées, bien que cela ne se soit manifesté publiquement qu’en 2005 pour l’exposition au Bevilacqua La Masa à Venise, lorsque nous avons décidé pour la première fois d’additionner nos identités et de créer la signature « Lucy + Jorge Orta ». C’était un aboutissement naturel car il n’était plus possible d’identifier qui faisait quoi et quelle meilleure façon que de lancer cela lors de la Biennale de Venise, l’événement le plus important du calendrier de l’art contemporain.
Nous avons des personnalités très complémentaires et grâce à nos formations professionnelles, nous sommes en mesure de combiner plusieurs méthodes et compétences, de les fusionner pour créer ce qui est devenu notre langage artistique singulier. Par exemple, la formation en urbanisme de Jorge nous permet de planifier à grande échelle et sur le long terme. De Lucy, sa formation de designer et son expérience du travail en équipe sont extrêmement bénéfiques pour l’équipe du Studio Orta. La collaboration est une philosophie du Studio Orta et s’étend également aux équipes qui travaillent à nos côtés.

Votre exposition solo récemment vernie au Drawing Lab, à Paris, intitulée « Orta Drawing Lab – Laboratoire de dessin », révèle l’importance du dessin dans votre travail. Ce medium semble initier votre travail collectif…
La méthode se structure en trois étapes, visibles de façon inédites dans l’exposition. D’abord, les « croquis-esquisses ». Ces croquis sont inscrits sur des petits morceaux de papier pliés en quatre. Au fil de nos rencontres, nous pouvons les comparer : les cheminements de pensée, les croisements d’idées, ou les relevés de sensations, pour ensuite continuer à remplir les feuilles. A ce stade les traits ne sont que des idées qui n’ont pas encore germées. Puis, nous passons à l’étape des « dessins au trait », progressivement plus détaillés, ils saisissent et affinent l’idée, accompagnent la réflexion et se déclinent sous une multitude de potentiels – nécessaires préalables à la réalisation en volume, une sorte de « fiche technique ». Enfin, les « dessins œuvres », extrêmement précis, au crayon, encre, pigment et aquarelle qui sont des versions abouties, présentées comme œuvres à part entière dans nos installations.

Votre pratique est marquée par de très nombreuses œuvres allant du dessin à la performance, en passant par l’installation, la sculpture, la photographie ou encore la vidéo. Toutes vos œuvres sont impliquées dans des séries autour de grands thèmes tels que l’accès à l’eau, à la nourriture, l’habitat ou encore la mobilité. Vous pouvez consacrer 10 ans à une même série. Quel est votre processus de travail, comment approfondissez-vous un thème et quand décidez-vous qu’il est temps d’arrêter ?
Au départ, nous nous étions fixés un délai de 10 ans car les sujets que nous voulions explorer étaient trop complexes pour se manifester à travers une seule œuvre d’art, installation ou exposition. D’une part, le processus de recherche est long, nous avons besoin de plusieurs sources d’information et de l’implication de différents collaborateurs pour approfondir le sujet. Il y a également la question du financement, il faut du temps pour trouver des partenaires. Il est devenu évident au fil du temps que dix ans ne suffisent pas. Par exemple Antarctica, OrtaWater, 70 x 7 The Meal, sont des projets initiés il y a plus de quinze ans et qui sont toujours très actifs au sein du Studio Orta. Dans les années 1990, nous sélectionnions généralement une problématique qui était rarement traitée, comme la migration des populations, la pénurie d’eau, l’inaccessibilité alimentaire ou le don d’organes. Une fois que leur intérêt a gagné du terrain et que les gens sont devenus plus conscients, nous avons pensé que nous pouvions aller de l’avant.
Il s’avère que ces problèmes se sont interconnectés, créant des ramifications. Il est impossible de parler de migration sans lier cela au changement climatique ou à la rareté des ressources etc., c’est pourquoi nos travaux ne s’arrêtent jamais vraiment. Une “œuvre” prend-elle jamais fin?  Non, une “œuvre” est un processus d’investigation qui évolue avec le temps, notre pratique s’inscrit dans toute une vie.

Vos projets ont, la plupart du temps, une dimension sociale. Vous sortez de l’espace d’exposition en organisant des repas partagés, des séances de dégustation d’eau dépolluée, etc. Selon vous, l’art a-t-il un véritable rôle social, peut-il faire bouger les lignes?
Oui, c’est évident. L’art ne peut être cloîtré dans des musées ou des galeries, où encore aujourd’hui, l’accès est limité. L’art a un rôle à jouer dans la vie des gens et nous en avons vu l’impact à travers un certain nombre de nos projets. Vous mentionnez 70 x 7 The Meal, qui est un bon exemple. Un repas peut ne pas sembler être une œuvre d’art, car il prend la forme d’un rituel quotidien, que nous avons tendance à considérer comme acquis. Pourtant, les personnes qui viennent à nos repas n’ont peut-être jamais eu une telle opportunité auparavant; dîner à une magnifique table avec des aliments sains d’origine locale, manger dans des assiettes en porcelaine, s’asseoir à côté d’un étranger, engager la conversation, partager une expérience collective.
L’œuvre d’art est invisible parce que l’émotion passe par la participation à quelque chose d’inhabituel. En tant qu’artistes, nous sommes des catalyseurs parce que nous avons créé l’espace et le dispositif pour que cela se produise. Il en va de même pour nos usines de purification d’eau, pour nos initiatives de recyclage des aliments. L’art, parce qu’il est neutre, apolitique, non scientifique, peut rapprocher les gens de problématiques qu’ils pourraient se sentir mal à l’aise d’aborder normalement.

Depuis plusieurs années, vous travaillez sur le projet Antarctica interrogeant à la fois l’environnement, la politique, l’autonomie ou encore l’habitat. L’Antarctique étant l’endroit le plus froid sur terre, c’est également celui qui n’a aucune habitation ni population originelle et qu’aucun pays ne revendique. Qu’est-ce qui vous a donné envie de démarrer ce projet et de le développer toutes ces années?
Nous avons commencé à travailler sur Antarctica en 1995. C’était à l’origine un manifeste écrit par Jorge dans son catalogue d’exposition pour la 46e Biennale Internationale de Venise. Pour nous, l’Antarctique incarne l’utopie : le climat extrême impose entraide et solidarité, liberté de recherche, de partage et de collaboration pour le bien-être de la planète. Une métaphore, incarnée par une blancheur immaculée qui contient tous les souhaits de l’humanité, diffusant un message d’espoir pour les générations futures.
En 2007, commandé par la Biennale de la Fin du Monde en Argentine, nous avons finalement réalisé notre rêve de voyager en Antarctique pour installer l’œuvre éphémère Antarctic Village No Borders, qui est depuis devenue un puissant symbole d’une nouvelle communauté mondiale. Nous y avons également érigé le drapeau de l’Antarctique en tant qu’emblème supranational des droits humains. Le drapeau représente un kaléidoscope de différentes nations. A travers le filtre d’un prisme, il concentre toutes les couleurs nationales dans la somme de la lumière, faisant écho à la pureté et à l’espoir de la blancheur de la neige. Toutes les identités coexistent côte à côte, main dans la main. Les bords de chaque nation se mélangent, symbolisant l’appartenance à une identité commune plus large.

Vous délivrez fréquemment votre Antarctica World Passeport aux publics lors d’événements ou d’expositions. Quel est votre objectif en distribuant ce passeport? 
A la suite de notre expédition en Antarctique en 2008, lors de notre exposition « Antarctica » au centre d’art contemporain Pirelli Hangar Bicocca à Milan, nous avons publié la première édition d’un passeport « No Borders », le Passeport Universel Antarctique. Ces fac-similés de passeports sont une œuvre d’art en édition limitée qui peut être distribuée à toute personne qui signe un engagement à devenir membre de la communauté mondiale de l’Antarctique, soit virtuellement via la plateforme en ligne www.antarcticaworldpassport.com, où à nos bureaux de délivrance du passeport. L’engagement comprend une obligation de transmettre le passeport à la prochaine génération, en transférant des connaissances. Grâce à la technologie numérique, il est possible d’enregistrer les citoyens dans une base de données en ligne et de visualiser la répartition de la communauté sur une carte du monde constamment mise à jour – la communauté existe sans frontières. Maintenant, il y a environ 50 000 passeports en circulation et nous pouvons commencer à imaginer des moyens de connecter les personnes qui partagent les valeurs fondamentales du passeport. De plus, les Antarctica World Passport Offices [bureaux de délivrance du passeport] que nous installons dans toutes sortes d’endroits (le prochain est au Centre Georges Pompidou en juin 2020) fournissent une plateforme discursive pour discuter des questions relatives à l’environnement, la politique, l’autonomie, l’habitat, la mobilité et les relations entre les peuples.

Depuis 2000, vous avez fondé le “Studio Orta Les Moulins” dans les anciennes Papeteries du Marais, comme un laboratoire culturel collectif. Quel est l’objectif de ce lieu et comment est né ce projet?
Au départ, nous avions besoin de plus d’espace pour travailler avec notre équipe, construire et stocker nos nombreuses œuvres d’art. Nous avons sillonné les périphéries de Paris, et vers l’Est, en Seine-et-Marne, le paysage nous a particulièrement intéressé. Nous voulions combiner notre amour de la nature avec une architecture adaptée aux productions à grande échelle. Nous avons trouvé la vallée du Grand Morin, ancienne vallée industrielle, berceau de l’industrie papetière en France. Cette riche histoire et le potentiel des bâtiments du moulin à papier parsemés le long de la rivière nous ont incité à imaginer un projet plus ambitieux sur 8 km, comprenant quatre anciennes usines. Petit à petit, au fur et à mesure que les usines, souvent destinées à la démolition, fermaient nous avons voulu les sauver et développer un pôle d’art contemporain. Nous connaissions d’autres artistes qui avaient les mêmes besoins que nous et nous avons invité des galeries d’art contemporain à construire une communauté, chacune avec l’objectif et le désir de créer, de collaborer et de partager avec les autres.

La problématique qui traverse toute votre œuvre est finalement construite autour d’un rapport citoyen à la nature avec un ancrage politique. Il y a encore quelques années, on parlait pour designer votre démarche, et celles de quelques autres, d’art écologique, un terme qui semble quelque peu obsolète alors que l’écologie traverse tous les aspects de nos vies. Aujourd’hui en France, des expositions sont organisées autour de l’écologie, comme l’exposition “Courants Verts, Créer pour l’environnement” à laquelle vous participez sous le commissariat de Paul Ardenne à la Fondation d’entreprise EDF. Avez-vous constaté un changement des consciences au cours de votre carrière et que pensez-vous de ce nouvel engouement de la part des institutions et des commissaires d’exposition?
Des expositions d’artistes qui consacrent leur pratique à l’investigation de thèmes écologiques existent depuis les années 1970. Depuis 2005, quand nous avons commencé à exposer le projet OrtaWater nous avons été régulièrement invités à exposer nos œuvres à l’international. Apparemment, la France est à la traîne car l’exposition “Courants Verts” est présentée comme la première grande exposition de ce type, mais il ne faut pas oublier le travail infatigable de l’association COAL art et écologie, qui soutient et promeut des artistes travaillant sur des sujets sociétaux et écologiques depuis 2008. En raison de la crise climatique alarmante, que nous ne pouvons plus ignorer, nous assistons à une accélération des expositions et heureusement. Cette prise de conscience accrue peut conduire à des changements et à la prise de conscience que les problèmes actuels ne peuvent être résolus que collectivement et au niveau planétaire, et que l’art a un énorme rôle à jouer.

Plus d’informations :
www.studio-orta.com