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Construction d’un pont sans matériaux ni outillage, Septembre 2013, Avec Baptiste Brevart et Quentin Ménard, Domaine de Chamarande. Photo: Baptiste Brevart
© Adagp, Paris, 2020

« A chaque fois que j’amorce un projet, je me pose la question du matériau. »

Laurent Tixador est sans doute la figure le plus emblématique d’un art responsable, à faible impact environnemental, précaire dans les techniques et moyens déployés, tout en étant spectaculaire dans ses formes. Il nous parle des hommes du paléolithique qui l’inspirent, d’écologie et d’économie, du choix raisonné des matériaux, du temps à prendre et de l’énergie à mettre dans un projet. Bref, avec lui, on rêve forêt, cabane, bricolage, et casse-noisettes.

Propos recueillis par Alexandrine Dhainaut.

Quand et comment votre parcours professionnel a-t-il débuté ?
Mon parcours est assez récent. J’ai étudié aux Beaux-Arts de Cambrai et Tourcoing. Tandis que je passais le DNSEP, je travaillais au département Archéologie de Cambrai. J’ai ensuite suivi une formation au moulage appliqué à la paléontologie et l’archéologie. Je n’ai donc pas connu ce moment de flottement après l’obtention du diplôme. Par la suite, j’ai travaillé pour le cinéma et le théâtre. Vers 2000, j’ai réellement entamé une carrière d’artiste.

Votre lien à la paléontologie fait évidemment sens lorsqu’on songe aux matériaux bruts et techniques ancestrales qui fondent votre pratique.
Pas tellement finalement. Il est vrai que je possède une certaine documentation malgré moi. Ce n’est pas non plus par romantisme que j’ai décidé d’aller vers des technologies passées, mais précisément parce que sont des technologies que je peux utiliser moi-même, dans le but de fabriquer des objets, être capable de les réparer, et maîtriser ce que je possède. En tant qu’artiste, je viens de la marche. Mes premières pièces étaient des marches : en ligne droite jusqu’à Metz, ou dans le cadre d’une chasse à l’homme, ou encore un trajet à pieds jusqu’à la biennale de Belleville. En cela, je me rapproche des hommes de la fin du paléolithique, des nomades qui fabriquaient leurs outils au fur et à mesure de leur trajet et les jeter ensuite pour ne pas s’encombrer. Lorsqu’on marche, le plus compliqué est de parvenir à survivre avec le contenu de son sac à dos, qui est aussi un lest. L’esprit de la marche est donc d’utiliser les matériaux à bon escient, d’avoir des objets qui sont toujours multifonctions, comme les bifaces/grattoirs du paléolithique qui n’avaient pas de fonction propre, allant de l’arme à l’outil pour se nourrir ou travailler un éclat de silex. Cette période de l’humanité est très intéressante, car on y façonnait majoritairement des objets liés au plaisir : des sculptures, des instruments de musique, etc. Au néolithique, la tendance s’inverse : 80 % des objets sont en lien avec travail et le combat. Des armes aux outils, ils deviennent des objets beaucoup plus soignés, des instruments de fierté pour leur propriétaire et ne sont plus abandonnés. Ces objets marquent le début de la concurrence, deviennent des symboles de la domination de celui qui sait fabriquer. Tandis qu’au paléolithique, l’homme vivait librement, comme un hippie, le néolithique marque l’invention des religions, du capitalisme, de la propriété : en cultivant, on cesse d’être un chasseur-cueilleur, un animal qui récolte, mais qui produit et protège. Cette base historique m’anime mais ce qui m’intéresse vraiment, c’est de maîtriser une technique, une technologie, et d’en faire quelque chose qui m’appartienne. Je ne « posséderai » jamais réellement un iPhone. J’ignore comment ça fonctionne, ce qui le compose, je ne suis même pas légalement autorisé à l’ouvrir, ce qui crée une énorme frustration.

Comment avez-vous acquis ces techniques de construction (cagnas, pont, étuve…) ?
Plus ou moins en essayant. Exemple : j’ai eu envie de construire un pont sans outillage. Sans savoir si j’en étais capable, j’ai d’abord ramassé une pierre, je lui ai donné un tranchant, puis coupé une branche pour pouvoir l’emmancher. Une fois l’assemblage réalisé, on peut abattre un arbre et commencer une construction.

On n’est finalement jamais à court de matériaux dans une forêt !
Jamais. Néanmoins, je fais très attention aux arbres que je coupe. J’utilise ceux qui sont morts depuis peu, ceux qui penchent ou lorsque je n’ai vraiment pas le choix, ceux qui se présentent en bouquet, c’est-à-dire qu’en coupant certaines branches, on favorise les autres sans tuer l’individu. Je ne couperai jamais un arbre qui pousse droit au milieu. J’épuise donc assez rapidement mes ressources ! Mais il m’importe d’utiliser des matériaux dont je puisse être fier. Je l’ai compris lors d’une résidence aux les îles Kerguelen, vers 2010. J’y avais découvert un os de baleine que j’avais ramené sur la base. C’est assez lourd, j’en étais fier. Je voulais réaliser une pièce à partir de cet os et le rendre brillant. En causant avec des gens de la réserve naturelle, ceux-ci m’ont expliqué qu’en tant qu’artiste, j’allais le ramener en métropole, le montrer dans des expositions et quand bien même je ne l’avais pas tuée, je ferais finalement la promotion de cette matière animale protégée. C’est à partir de ce moment-là que j’ai pris conscience qu’il fallait que je sois fier des matériaux que j’utilisais. J’ai fini par réaliser cette pièce avec du bois de rennes car c’est une ressource que l’on trouve sur l’île (tous les cervidés les perdent annuellement) et l’animal était encore potentiellement vivant au moment où je le travaillais. À chaque fois que j’amorce un projet, je me pose la question du matériau. Même lorsque je travaille en ville.

On serait tentés de supposer que vous disposez de moins de matériaux en ville. Je me trompe ?
Non. Si je travaille le bois, il y a toujours du platane en ville, coupé par élagage ou malade, que je récupère. Actuellement, je ramasse les bombes lacrymogènes de la police que l’on trouve partout dans la rue. Je fabrique des instruments de musique dans des installations avec un circuit de train électrique, où les cartouches de lacrymogène prennent la forme de petits châteaux d’eau. Encore une fois, je n’ai pas peur de les montrer dans une exposition en tant que ressource, trouvée en quantité suffisamment importante pour pouvoir l’utiliser et la considérer.

Une fois vos projets terminés, que deviennent vos installations in situ dans la nature ? Êtes-vous déjà retourné sur un lieu d’intervention pour voir comment les choses avaient évolué ?
Bien sûr, et c’est là tout l’intérêt. Généralement, les éléments sont chevillés, il n’y a pas un morceau de ficelle, ni une vis. Ce n’est que du bois ou de la terre prélevés dans les environs directs. Je peux donc abandonner mon installation sans aucun scrupule, en étant sûr de n’avoir aucun impact sur le lieu dans lequel j’ai travaillé. Je laisse les projets se régénérer et redevenir un élément naturel.

Cette approche du zéro impact sur l’environnement est-elle arrivée rapidement dans votre parcours et votre réflexion ?
Non, pas immédiatement. En réalité si, mais je l’ignorais encore. Au début de mon travail artistique, j’étais plutôt dans le domaine de la performance, assez peu polluant comme la musique, car on ne crée pas d’objets. Petit à petit, adorant bricoler, je me suis rendu compte que j’avais besoin de fabriquer pendant les marches ou les performances. Mais j’ai aussi pris conscience que je fabriquais un élément polluant. C’est suite à ces projets que je suis devenu très attentif aux matériaux que j’utilisais, à ce que je produis et comment je les produis.

La référence à Walden de Henri David Thoreau, un des pionniers de l’écologie aux États-Unis, revient régulièrement dans votre travail. Est-ce l’écrivain-marcheur votre référence majeure ou le roi du bricolage MacGyver ?
Surtout pas MacGyver ! Thoreau est en effet une référence, mais il y en a beaucoup d’autres. Comme Le Traité du rebelle ou Le recours aux forêts écrit par Ernst Jünger, un ancien nazi qui a connu un revirement complètement hippie à partir des années 50. Il y parle de la forêt en tant que cachette, endroit qui contient tout ce qui est nécessaire à la vie. Cet ouvrage est aussi un manifeste contre l’administration, qu’il décrit comme une espèce de démon qui nous manipule et de laquelle il faut se cacher, une sorte de bras armé du système économique qui serait un frein à une solution écologique. Ces deux auteurs évoquent l’économie, sujet qui m’intéresse car il est étroitement lié à l’écologie.

L’écologie est un sujet éminemment politique. Si je prends les exemples du Bar de la plage réalisé avec 100% de matières plastiques ramassées sur la plage, le pneu combustible écologique (Florange), ou la culture hors-sol avec votre Potager aquaponique installé dans la vitrine du Musée d’Arts de Nantes, votre travail est de ce point de vue très politique…
Complètement. Pourquoi ai-je fabriqué un bar avec 300 kilos de déchets plastiques ? Parce qu’il est impossible de ne pas parler de la pollution des plages et d’écologie lorsqu’on y boit un verre. En ce qui me concerne, je ne viens jamais avec un projet, ce qui équivaudrait à avoir un plan et sous-entendrait de faire venir des matériaux qui correspondent à ce plan, de couper ces matériaux, etc. Au musée des Arts de Nantes, je n’avais pas envie de réaliser une sculpture dans la vitrine qu’on me proposait d’investir, puisque toutes mes pièces ont généralement une vraie valeur d’usage. J’ai donc eu l’idée de faire mon potager dans cette espace vitré. En l’absence de terre, je me suis lancé dans l’aquaponie que je n’avais jamais testée. J’ai passé des mois à me documenter et le système a fini par fonctionner. Cela m’a conforté dans l’idée que quoi qu’il arrive, quoi qu’on ait envie de fabriquer, quelle que soit la chose dont on ait besoin, c’est surtout une question d’énergie à y mettre. Quant à l’origine des pneus combustibles, je me trouvais à Valenciennes quand les événements à Florange se sont produits, en résonance avec ma région natale, très fortement touchée par les fermetures d’usines. Je suivais l’actualité de très près et suis tombé sur une petite vidéo qui montrait des ouvriers de Florange brûlant des pneus devant leur usine. J’étais à la fois à 100 % avec eux mais je ne savais plus de quel côté j’étais : brûler un pneu est pour moi une infamie. J’ai eu envie de mettre au point un pneu qui puisse brûler sans émettre de fumée. Après de nombreux essais avec différentes matières, j’ai réussi à réaliser un aggloméré sans colle qui tient juste avec les différentes granulométries de bois et un pressage. Je l’ai réalisé presque à titre privé. J’expérimentais ça tranquillement dans mon appartement. Puis La Station, un lieu associatif à Nantes, m’a proposé de faire une exposition à partir de cet objet. J’y ai construit une étuve et toute l’exposition se déclinait en postes de travail d’une usine. J’ai fabriqué des pneus pendant un mois et demi et au finissage de l’exposition, j’ai brûlé tout mon stock dans la rue. Néanmoins, je n’irai jamais sur un piquet de grève pour leur proposer mes pneus sans fumée. Ce serait insultant pour les gens qui travaillent. Mais il n’empêche que j’avais envie d’en parler.

Parmi les étudiants que vous rencontrez, vos savoir-faire et votre approche low tech
les intéressent-ils ? La conscience écologique est-elle plus affirmée ou plus prégnante aujourd’hui ?

Ça n’est pas si low tech que ça ! La plupart des étudiants qui m’accompagnent dans mes projets sont issus de workshops d’écoles d’art. Ils me contactent spontanément car ils sont justement intéressés par ma pratique. Je ne suis pas enseignant, mais c’est ce que je peux leur offrir de mieux : leur communiquer une approche où l’on prend le temps de tout faire manuellement : je n’utilise pas d’outillage électrique – je ne veux pas être tributaire de la batterie qui peut lâcher – mais une hache, une machette, un vilebrequin… Quand on fabrique une cheville, aussi efficace et 100 % gratuite (on les fabrique avec les chutes de bois), on comprend à quel point c’est génial. Mais je constate néanmoins que cette conscience écologique ne concerne pas la majorité des étudiants en workshop.

À la vue de tous vos projets, je trouve assez fascinant de vous voir évoluer dans des environnements inconfortables, avec des contraintes fortes. Est-ce que vous comprenez le côté spectaculaire ou la fascination que vos projets peuvent susciter ?
Eh bien, tant mieux ! Mais ça n’est pas tellement ce que je recherche. Je m’amuse beaucoup en tant qu’artiste. Pourtant, ce ne sont pas des objets qui ont commencé par un plan. Ils ont évolué petit à petit pendant des mois dans mon tout petit atelier de 10 m². J’y bricole des petits morceaux de bois et au bout de six mois ça devient un objet incroyable qui peut générer l’effet dont vous parlez, en essayant, remplaçant, modifiant… Je prends énormément de temps à faire des pièces. C’est surtout une question de temps et je sais le prendre.

Êtes-vous amateur de tutoriels du type do it yourself ?
Je trouve ça très bien, je peux m’en inspirer, mais je fais mes propres expériences. À chaque envie de fabriquer répond une solution facile à trouver. J’encourage les gens le faire. Mon blog, qui sert à la fois à partager mes expériences et conserver la trace des projets et moments conviviaux passés à les réaliser, peut faire office de tutoriel et c’est très très volontaire.

Il y a également beaucoup d’humour dans vos réalisations ou dans les post que vous publiez sur votre blog. Votre casse-noisettes pour 4 personnes me fait beaucoup rire personnellement…
Je ne cherche pourtant pas à faire de l’humour ! Ça doit venir de mon enthousiasme à l’idée de découvrir une nouvelle technologie qui peut paraître évidente pour tout le monde. Fabriquer un casse-noisettes n’est pas non plus une révolution. Sauf que je suis parvenu à le faire moi-même et que j’ai atteint un niveau technologique pour le construire pour qua6tre personnes. L’humour vient sans doute aussi des ratages. Il y a forcément des loupés lorsqu’on expérimente. Je ne me cache pas d’avoir raté une expérience ou d’avoir été maladroit. Et même si ça ne marche pas, j’ai quand même le résultat d’une expérience.

Plus d’informations

www.laurenttixador.com
www.insituparis.fr

Bibliographie sélective
Laurent Tixador, Quelques bons moments de bricolage, Manuella Éditions, 2013
Le Grand Livre du Wood – Écogenèse, Ultra éditions, 2015
Laurent Tixador, L’Atelier du Pic, Manuella Éditions, 2016